J’ai fait en janvier 2021 une “étude”/recherche “préliminaire” re: {rapports sociaux/systèmes de pouvoir-oppression}, organisée en différentes parties plus ou moins séparées thématiquement (mais avant tout divisée ainsi pour raison pratique/pragmatique/…).

Je pense que de manière générale, il y a une tension indépassable – mais d’une certaine manière salutaire, car les deux injonctions sont probablement nécessaires comme deux pôles complémentaires – entre:

  1. La centralité sociohistorique du capitalisme comme totalité sociale et mode de production n’affectant non pas seulement ce qui est désigné comme “l’économique” mais donc l’ensemble des rapports sociaux qui sont précisément structurés 
  2. La co-existence et co-constitution de 1) avec des faits sociaux et systèmes d’oppression non-capitalistes – bien que fondamentalement structurés par et inséparables de ce mode de production: les rapports sociaux de genre, sexuels, de racisation, d’âge & «familiaux» (dont la domination adulte), le rationalisme-validisme, … Les faits sociaux capitalistes et non-capitalistes sont analytiquement distincts/autonomes & empirically interrelated/s’interpénètrant.

L’enjeu est donc in fine de construire/développer/entretenir une théorie critique non-capitalocentrique ET néanmoins «synchronisée» avec une théorisation approfondie – dans la continuité du projet théorique-scientifique amorcé par Marx lui-même – du mode de production capitaliste. Comme le dit Alain Bihr, 

dans le mode de production capitaliste, les rapports sociaux de production sont en position prédominante à l’égard de l’ensemble des autres rapports sociaux. Ceux-ci n’en disposent pas moins d’une autonomie relative à l’égard de ces derniers, qui tient tant à leur spécificité qu’à leur détermination réciproque. Il resterait à montrer comment cette autonomie leur permet d’infléchir en retour la dynamique des rapports de production.

Bihr, A. 2011. Considérations liminaires sur les rapports sociaux et leur articulation. In Raison présente, n° 178, Articuler les rapports sociaux, p. 34

Dans l’ensemble, il y a un fil rouge dans la manière d’aborder ces questions, à savoir un engagement général (même si non-dogmatique) à la perspective dite “matérialiste” qui est définie dans la section suivante, mais qui implique en particulier de se focaliser sur les rapports sociaux; de plus, je favorise simultanément une priorisation d’une approche s’opposant radicalement et épistémologiquement/méthodologiquement au sens commun socio-normatif de l’autoritarisme au double sens de l’anti-égalitarisme – “a belief in domination, that some groups are superior to other groups and that the superior groups have the right to rule over (or dominate) the inferior groups” [source] – et de l’objectif d’homogénéisation de la société/suppression de la différence sociale par la coercition. C’est justement l’importance du “paradigme” de la matrice de la domination, selon lequel ce principe fondamental anti-égalitaire est l’origine commune de l’ensemble des systèmes d’oppression (rapports de classe, racismes, etc…).

La matrice de domination: penser l’imbrication/articulation/co-constitution de l’ensemble des rapports sociaux 

Embracing a both/and conceptual stance moves us from additive, separate systems approaches to oppression and toward what I now see as the more fundamental issue of the social relations of domination. Race, class, and gender constitute axes of oppression that characterize Black women’s experiences within a more generalized matrix of domination. Other groups may encounter different dimensions of the matrix, such as sexual orientation, religion, and age, but the overarching relationship is one of domination and the types of activism it generates.” (Collins, p. 226)

In addition to being structured along axes such as race, gender, and social class, the matrix of domination is structured on several levels. People experience and resist oppression on three levels:

– the level of personal biography,

– the group or community level of the cultural context created by race, class, and gender; and

– the systemic level of social institutions.

Black feminist thought emphasizes all three levels as sites of domination and as potential sites of resistance. (Collins, p. 227)

source/cité par Pat Samuel, Feb 9, 2001

Comme très souvent, les propos d’Alain Bihr sont très pertinents/bien trouvés: 

Il existe, dans toutes les sociétés humaines, une pluralité de rapports sociaux. Car aucune d’entre elles, même les plus simples, ne se laisse réduire à un unique principe de division interne. Cette pluralité fonde la différence entre rapports sociaux et relations sociales (interindividuelles), au-delà de la différence entre les niveaux de la réalité sociale auxquels renvoient ces deux concepts (respectivement le niveau macro et le niveau micro). Cela signifie notamment qu’une même relation sociale peut mettre simultanément en jeu, selon une configuration qui demande à être analysée à chaque fois, une pluralité de rapports sociaux.

Ce constat posé, reste le problème de l’articulation entre les différents rapports sociaux. La suite de cet article se propose d’avancer à ce sujet quelques propositions supplémentaires, sur la base des trois présupposés. Présupposé de leur autonomie relative : les différents rapports sociaux disposent chacun d’une autonomie relative au sein de leurs déterminations réciproques. Présupposé de leur hiérarchie : dans le jeu de leurs déterminations réciproques, certains rapports sociaux peuvent avoir plus de poids et d’importance que d’autres, sans que ces derniers n’en perdent pour autant ni leur spécificité ni leur autonomie. Présupposé enfin de la relativité spatio-temporelle de leurs configurations d’ensemble : leur degré d’autonomie tout comme leur hiérarchie sont variables dans l’espace et le temps, selon le type de société globale considérée. Aussi les propositions suivantes ne visent-elles que l’articulation des rapports sociaux au sein de ce type particulier de société globale (de mode de production) qu’est le capitalisme.

Bihr, A. 2011. Considérations liminaires sur les rapports sociaux et leur articulation. In Raison présente, n° 178, Articuler les rapports sociaux, p. 24-25

Au sujet de l’intersectionnalité, il faut commencer par consulter A) cette émission de Sortirducapitalisme; et B) les travaux de Silma Birge, dont notamment:

Sinon, on lira cet article de synthèse qui m’a semblé très utile: Francesca Scrinzi, « Quelques notions pour penser l’articulation des rapports sociaux de « race », de classe et de  sexe », Les cahiers du CEDREF [En ligne], 16 | 2008, mis en ligne le 29 mars 2011, consulté le 29 juillet 2021. URL : http://journals.openedition.org/cedref/578 ; DOI : https://doi.org/10.4000/cedref.578

Enfin, pour beaucoup plus de matériaux et notes, consulter le dossier que j’ai créé pour cette thématique (de l’imbrication-articulation des rapports sociaux/systèmes d’oppression).

Rapport sociaux: définition

Il faut rappeler ici que du point de vue de Marx, la réalité sociale est l’unité résultant de l’organisation de l’ensemble des rapports sociaux, unité n’excluant nullement les contradictions entre eux et n’impliquant donc nulle clôture de cette réalité sur elle-même. Ce concept de rapport social comme paradigme de l’intelligibilité de la réalité sociale permet d’éviter la plupart des apories communes aux modèles épistémologiques les plus courants dans le domaine des sciences sociales5 . Tout rapport social est, par nature, source à la fois de cohésion et de conflit. Il unit (ou lie) les sujets sociaux qu’il médiatise, il constitue un des éléments à partir desquels se constitue l’architecture de la société globale. Mais, inversement, selon des formes et des contenus à chaque fois spécifiques, tout rapport social est, au moins potentiellement, source de tensions et de conflits entre ses acteurs ou agents, individuels ou collectifs. Le rapport social est en somme une tension qui traverse le champ social et qui érige certains phénomènes sociaux en enjeux autour desquels se constituent des groupes sociaux aux intérêts antagoniques. Par exemple le travail et ses divisions ou le partage des richesses produites sont des enjeux centraux autour desquels des groupes sociaux se sont constitués, notamment les classes sociales ou les classes de sexe6 . Ces groupes sociaux sont en tension permanente autour de ces enjeux. L’articulation d’un rapport social avec d’autres rapports sociaux au sein de la totalité sociale est par ailleurs en même temps source potentielle de contradictions entre ces derniers. L’élément social, la réalité dernière à laquelle l’analyse doit s’arrêter, ce n’est donc pas l’individu (ou les individus) pris isolément, mais le rapport social (ou les rapports sociaux). Un individu seul est une abstraction mentale. C’est en ce sens que Marx a pu dire que l’individu est la somme de ses rapports sociaux ». Les individus doivent se concevoir comme les agents/acteurs de ces rapports sociaux qui en même temps les produisent comme tels dans et par les actes mêmes par lesquels ces individus les mettent en œuvre, en accomplissent les injonctions, dispositions, sollicitations et potentialités. L’analyse doit porter par ailleurs sur le processus de totalisation, toujours inachevé et contradictoire, de rapports sociaux, partiellement cohérents et partiellement incohérents – ce qui n’exclut pas l’existence d’« effets de totalité », c’est-à-dire des rétroactions de cette unité inachevée et contradictoire sur les rapports et processus partiels qui lui donnent naissance. Le social n’est donc pensable ni comme simple addition d’individus, ni comme substance surplombant ces derniers. Il opère comme une réalité produite à travers les interactions multiples entre individus et groupements. (…)

Roland Pfefferkorn. Inégalités et rapports sociaux. Rapports de classes, rapports de sexes. Editions La Dispute, Paris, 2007,, Collection Le genre du monde, pp. 2-3.

Définition succincte proposée par Danièle Kergoat:

Un rapport social est une relation antagonique entre deux groupes, établie autour d’un enjeu. C’est un rapport de production matérielle et idéelle.” 

Kergoat Danièle. Comprendre les rapports sociaux. In: Raison présente, n°178, 2e trimestre 2011. Articuler le rapports sociaux. pp. 11-21. URL: https://www.persee.fr/doc/raipr_0033-9075_2011_num_178_1_4300

Dans son usage ordinaire, le concept de rapport social désigne un principe de division d’une formation sociale de dimension macro et de portée politique. Par principe de division, nous entendons un ensemble de processus qui tendent à séparer la totalité des membres d’une formation sociale en deux ou plusieurs groupements, non seulement différenciés par les attributs sociaux de leurs membres respectifs mais encore hierarchisés entre eux (tout rapport social comprend donc des dominants et des dominés) et, de ce fait, engagés dans une lutte perpétuelle, aux formes et modalités multiples. Cette lutte empêche les rapports sociaux de se fixer et plus encore de se figer dans une forme ou formule définitive.

Les groupements ainsi définis n’existent que dans et par ce principe de division que constituent le rapport social ou les rapports sociaux qui leur donnent naissance et qui les déterminent en permanence. C’est tout l’intérêt du concept de rapport social que d’éviter ainsi de fétichiser ces groupements, en les réifiant (substantifiant) ou en les personnifiant, le plus souvent les deux à la fois. Le concept de rapport social permet d’affirmer et de comprendre que ces groupements n’existent que dans et par ces rapports qui possèdent sur eux une primauté à la fois logique et ontologique.

Les processus visés par le concept de rapport social sont de portée macro (économique, sociologique, politique, idéologique, etc.) Ils concernent et mettent en jeu, autrement dit, la formation sociale considérée dans sa totalité, ce que Georges Gurvitch nommait la «société globale », en tant qu’elle constitue une unité résultant de l’organisation de l’ensemble des interrelations entre ses membres, chaque rapport social constituant précisément un moment (un élément composant) de cette organisation.

Les différents rapports sociaux concourent ainsi à constituer et à définir le pouvoir politique au sein de la formation sociale considérée. J’entends ici par pouvoir politique la monopolisation (partielle et réversible), par une partie des membres de la société, de la puissance sociale, de la capacité de la société globale d’agir sur elle-même, de s’auto(re)produire : la capacité de se diriger (de se fixer des finalités), de s’organiser (de se fixer ses normes et ses règles) et de se contrôler. Le pouvoir politique ainsi entendu comprend un champ bien plus large et des formes bien plus variées que celui et celles que recouvre habituellement l’Etat qui, lorsqu’il existe, n’en est au mieux que le noyau.»

Bihr, A. 2011. Considérations liminaires sur les rapports sociaux et leur articulation. In Raison présente, n° 178, Articuler les rapports sociaux, p. 23-24

Rapports sociaux de production/de classe/socio-économiques

Rapports sociaux/capitalistes de production

Par rapports sociaux de production, Marx entend les rapports que les hommes entretiennent entre eux au sein de la production de leurs conditions matérielles d’existence, au sein du procès par lequel ils transforment collectivement la nature pour la dominer et se l’approprier.

Bihr, A. 2012. Les rapports sociaux de classes, Editions Page deux, p. 21

Rappelons (…) que Marx entend par là les rapports sociaux que, à l’intérieur d’une formation sociale donnée, les humains nouent entre eux au sein du procès social de production de leurs conditions matérielles mais aussi, pour partie, institutionnelles, d’existence. Le pluriel dont le terme est constamment affublé chez Marx signifie qu’il s’agit d’un complexe de rapports qui articule, à chaque fois d’une manière spécifique, les rapports des producteurs à leurs moyens de production ainsi qu’à leurs moyens de consommation, les rapports des producteurs entre eux ainsi qu’aux non producteurs et les rapports des producteurs et des non producteurs au produit du travail social. 

Sous l’angle des rapports des producteurs à leurs moyens de production (terre, matières premières, sources d’énergie, outils et machines, infrastructures productives, etc.) et aux moyens de consommation (individuels ou collectifs) la propriété des moyens de production est déterminante : il s’agit de l’ensemble des règles sociales (juridiques, morales, politiques, religieuses, etc.), de fait ou de droit, qui régissent les conditions d’appropriation des moyens de production par les producteurs et qui fixent les formes sous lesquelles cette appropriation a lieu. Les rapports des producteurs entre eux ainsi qu’aux non producteurs correspondent à ce qu’on dénomme classiquement la division sociale du travail : la répartition entre l’ensemble des membres de la société des différentes activités à travers lesquelles la société assure sa propre reproduction matérielle et, pour partie, institutionnelle. Est ici déterminante la division (séparation et hiérarchisation) entre travail matériel (les travaux opérant sur la nature) et travail immatériel (les travaux opérant sur les rapports sociaux et leurs médiations multiples) tout comme celle, transversale à la précédente, entre travail «intellectuel » (les fonctions de direction, de conception, d’organisation et de contrôle) et travail «manuel » (les fonctions d’exécution). Quant aux rapports des producteurs et des non producteurs au produit social (à la richesse sociale produite), et notamment au surproduit social (à la part du produit social non immédiatement nécessaire à la reproduction des conditions actuelles de la production), ils impliquent de prendre en considération non seulement les rapports de répartition au sens classique du terme qui fixent la part de la richesse sociale dont chaque groupe peut disposer mais encore les formes sous lesquelles se trouvent déterminés les différents usages du surproduit social.

Les rapports sociaux de production ne se réduisent donc ni à l’organisation technique de la production, aux modalités de gestion de l’activité productive, ni même à des rapports strictement économiques, limités à la seule activité de production par les humains de leurs conditions d’existence. A travers la propriété des moyens de production, la division sociale du travail, la répartition de la richesse sociale et le contrôle de l’usage du surproduit social, ils déterminent, dans une large mesure, la structure sociale dans son ensemble. C’est en ce sens que Marx en fait les rapports sociaux fondamentaux, ceux qui servent de base à tout l’édifice de la société.Cette primauté des rapports de production se trouve encore renforcée dans le cadre du capitalisme. Les rapports capitalistes de production présentent en effet sans doute un certain nombre de spécificités remarquables. 1. L’expropriation des producteurs, leur séparation de fait et de droit des moyens de production, alors que tous les rapports précapitalistes de production reposaient sur une forme d’unité immédiate entre producteurs et moyens de production, tantôt «libre » (comme dans la communauté primitive, les différentes formes de communauté patriarcale qui en sont dérivées ou encore la petite production marchande simple) tantôt contrainte (comme dans l’esclavage ou le servage où le producteur lui-même est assimilé de force aux moyens de production). 2. La marchandisation non seulement de la plus grande part du produit social mais encore et surtout des différents «facteurs de production », forces de travail aussi bien que moyens de production. 3. L’extorsion d’un surtravail (d’une quantité de travail excédent ce qui est nécessaire à la reproduction de la force sociale de travail) sous forme d’une plus-value, secret de la valorisation du capital et de sa capacité à s’accumuler en un incessant procès cyclique.

De la sorte, les rapports capitalistes de production tendent à s’autonomiser par rapport aux producteurs et, plus largement, par rapport à l’ensemble des agents sociaux : à se fixer en un système de rapports réifiés (parce que confondus avec leurs supports matériels) et fétichisés (douées d’une apparence surhumaine), en donnant ainsi naissance à un monde à la fois enchanté et terrifiant où les humains doivent se soumettre aux choses (pourtant leurs propres produits), autonomisées sous forme de marchandises, d’argent, de capital, de titres de propriété ou de crédit, d’abstractions mathématiques (comptables), etc., et fonctionnant selon leurs propres lois : celles de «l’économie ». C’est sous cette forme que se réalise et s’affirme la primauté des rapports de production sur les autres rapports sociaux au sein du capitalisme, sans abolir pour autant leur spécificité et autonomie propres, comme nous allons le voir à présent.  

Bihr, A. 2011. Considérations liminaires sur les rapports sociaux et leur articulation. In Raison présente, n° 178, Articuler les rapports sociaux, p. 25-27.

Rapports sociaux de classe

Comme l’a décrit Roland Pfefferkorn, il y a un déni généralisé [de]/et un ensemble de «discours sociologiques de substitution» à la problématique des classes sociales (& luttes/conflits thereof): Conférence: Inégalités et classes sociales. Discours sociologiques et rhétoriques politiques, 21 novembre 2012, Cercle universitaire d’études marxistes. 

Pour faire court, on se référera avec profit aux travaux d’Alain Bihr sur les rapports sociaux de classe, et surtout son ouvrage de 2012 [il y a également un entretien à propos de celui-ci, donné en 2013: Les rapports sociaux de classes, Entretien avec Alain Bihr. La revue du projet, 5 janvier 2014.]. Voici quelques notions élémentaires:

Par le régime de propriété de moyens sociaux de production, par les formes de division sociale et par la répartition de la richesse sociale qu’ils imposent, les rapports capitalistes de production divisent incontestablement la société globale en un ensemble de classes sociales. Entendons qu’ils y introduisent des séparations, des oppositions et des conflits d’intérêts entre des groupements macrosociologiques d’individus partageant une situation sociale identique, voisine ou semblable quant à leurs niveaux de formation générale et professionnelle, leurs conditions d’emploi et de travail, les formes et les niveaux de leurs revenus, leurs conditions d’existence, leurs pratiques sociales, etc., en leur conférant en définitive une communauté de destin. Autant de conditions objectives de possibilité de l’avènement d’un sujet collectif sur la base de leur rapprochement et de leur solidarité.

Cependant, l’actualisation de cette possibilité ou non, les formes et les degrés de son éventuelle actualisation, la dynamique même de cette dernière (sa permanence, sa montée en puissance ou au contraire sa régression, sa fluctuation dans l’espace et le temps) vont dépendre, pour chacune des classes sociales, de bien d’autres facteurs que les seules déterminations des rapports capitalistes de production que nous venons de mentionner. En premier lieu, elles dépendront du processus de la lutte des classes. Processus complexe, qui traverse et détermine tous les champs sociaux, dont les enjeux et les terrains sont toujours à la fois économiques, politiques, idéologiques, dont les formes sont tantôt manifestes tantôt latentes, sa dynamique alternant les conjonctures d’exacerbation et d’accalmie, selon une temporalité qui lui est en partie propre. Mais c’est aussi un processus dialectique. Car, s’il contribue fondamentalement à faire advenir les classes sociales comme des sujets collectifs, c’est aussi inversement un processus qui peut décomposer les classes, en accentuant des clivages entre fractions et couches à l’intérieur d’elles et en favorisant l’autonomie éventuelle de ces dernières. Et il peut de même conduire à composer les classes en des groupements plus vastes : en suscitant des alliances entre différentes classes, fractions ou couches, il peut donner naissance à des blocs sociaux, sous la direction (hégémonie) de l’une d’entre elles. La lutte des classes s’enrichit enfin de déterminations liées à l’existence de l’Etat : résultat de la lutte des classes (condensation institutionnelle des rapports de force entre elles), l’Etat rétroagit toujours sur cette lutte et sur chacun de ses protagonistes, d’une manière à chaque fois spécifique.

Mais la transformation de la classe en soi en classe pour soi -puisque c’est de cela qu’il s’agit ici en définitive -dépend encore, en second lieu, de la capacité de chaque classe à opérer sur elle un véritable travail visant à former une subjectivité de classe : à se doter d’une conscience de classe propre (de formes de conscience collectives appropriées à sa situation et son horizon d’action historique), d’organisations et d’institutions propres (ses propres réseaux de connivence et de socialisation, ses propres organisations associatives, professionnelles et partisanes, ses propres appareils) et en définitive d’un pouvoir de classe propre, d’une capacité spécifique à peser sur le devenir de la société globale. Ce qui suppose l’intervention de médiations spécifiques, là encore propres à chaque classe : le développement de réseaux d’intellectuels organiques, le déploiement d’un espace public, l’invention de pratiques sociales qui ne soient pas seulement l’intériorisation de ses conditions objectives d’existence, etc. Autant d’éléments d’autonomie supplémentaires des rapports de classe par rapport aux rapports de production.

Bihr, A. 2011. Considérations liminaires sur les rapports sociaux et leur articulation. In Raison présente, n° 178, Articuler les rapports sociaux, p. 27-29.

Some very good/selected materials for further class theory/analysis:

Autres catégories/… socio-économiques

En ce qui concerne les inégalités, il faut probablement commencer par deux perspectives fondamentales, que j’ai étudié dans mon document/notebook sur cette question: 

  • La problématique des inégalités globales – par exemple, avec les travaux de Jason Hickel.
  • L’approche systémique des inégalités sociales, développée par Alain Bihr et Roland Pfefferkorn dans Le système des inégalités.

Sinon, je pense qu’il vaudrait la peine de lire les livres suivants at some point/maybe:

Rapports de reproduction [Bihr]

Rapports de reproduction (complexe spécifique de rapports: rapports sociaux de sexes et rapports sociaux de générations; s’articulent notamment au sein de la structure familiale) = structurent le processus par lequel se trouvent reproduits non seulement la population composant une formation sociale donné mais encore une partie des modèles culturels qui viennent informer socialement cette dernière – en somme le processus de transmission de son double patrimoine naturel (génétique) et culturel. Les systèmes de parenté, dans leur double dimension d’alliance et de filiation, mettent en forme ces rapports de reproduction [ → Bihr, A. 2011. Considérations liminaires sur les rapports sociaux et leur articulation. In Raison présente, n° 178, Articuler les rapports sociaux, p. 32-34]:

Articulation. Rapports sociaux de sexes et rapports sociaux de générations s’articulent notamment au sein de la structure familiale. Ils constituent ainsi un complexe spécifique de rapports que l’on peut nommer rapports de reproduction puisqu’ils structurent le processus par lequel se trouvent reproduits non seulement la population composant une formation sociale donné mais encore une partie des modèles culturels qui viennent informer socialement cette dernière -en somme le processus de transmission de son double patrimoine naturel (génétique) et culturel. Les systèmes de parenté, dans leur double dimension d’alliance et de filiation, mettent en forme ces rapports de reproduction.

Cette articulation forte entre rapports de sexes et rapports de générations laisse cependant clairement apercevoir la marge d’autonomie relative des uns par rapport aux autres. Car ni les premiers ni les seconds ne se réduisent au procès de reproduction dont la famille est le siège, ne se réduisant ni les uns ni les autres à l’univers familial. Rapports de sexes comme rapports de générations se déploient, plus ou moins indépendamment les uns des autres, dans l’ensemble des champs de la pratique sociale. Pensons, à titre d’exemple, à la manière dont les uns et les autres structurent le marché du travail ou la scène politique ou peuvent donner naissance à des idéologies spécifiques, sexisme d’un côte, âgisme de l’autre.

Quant à leur articulation avec les rapports capitalistes de production, elle s’opère, elle aussi, à la fois dans le cadre de la structure familiale tout comme au-delà d’elle. Dans le cadre familial, cette articulation met en jeu la reproduction de la force de travail, moment crucial de la reproduction des rapports de production, dont l’institution familiale (et notamment le travail domestique et sa division inégalitaire entre femmes et hommes) constitue l’un des opérateurs dans des rapports de complémentarité et de concurrence avec l’Etat (l’école, la protection sociale) et le marché (la circulation marchande de la force de travail). Au-delà de la famille, cette articulation met en jeu la division sociale du travail, moment des rapports capitalistes de production, qui affecte des positions différentes et inégales aux hommes et aux femmes, tout comme aux différentes générations sociales.

Sur l’un et l’autre plan, dans le cadre familial comme au-delà de lui, le caractère déterminant des rapports capitalistes de production apparaît clairement. Ce sont ces rapports dont le développement a imposé la famille nucléaire avec sa configuration particulière de rapports de sexes et de rapports de générations, comme modèle dominant puis exclusif de structure familiale, marginalisant puis éliminant d’autres structures familiales primitivement concurrentes (telles la famille souche ou la famille patriarcale), au sein de l’Europe occidentale tout d’abord en tant que berceau historique de ces rapports, puis dans le restant des sociétés humaines au fur et à mesure où elles se sont trouvées intégrées dans leur orbite. Ce sont ces mêmes rapports de production qui ont, par ailleurs, modifié et qui continuent à modifier les règles régissant les rapports entre hommes et femmes tout comme ceux entre les différentes générations au sein de la division sociale du travail, en y abolissant d’anciennes frontières et inégalités entre eux pour en tracer des nouvelles. Enfin, c’est la prévalence de ces rapports capitalistes de production qui, plus largement, fixent les standards socioculturels (par exemple ceux véhiculés par la publicité, la mode, le sport, etc.) qui façonnent aujourd’hui les stéréotypes du masculin et du féminin, tout comme de l’enfant, de l’ado, du junior, du senior et du vieux.

Social reproduction theory: voir le dossier, ainsi que les papiers suivants:

Rapports de genre et sexuels/sexualité 

La tradition féministe radicale-matérialiste a fait un travail théorique et analytique très approfondi, même s’il faut dire qu’il y a longtemps – et il y a aujourd’hui encore – eu une limitation cis-centrique (voire cis-sexiste – le féminisme anti-trans est minoritaire mais abject et dangereux). Il y a une littérature volumineuse, mais l’ouvrage de Pfefferkorn (2012) [résumé dans cette vidéo] résume/introduit bien les thèses et apports importants du féminisme radical. En dépit de ce qu’on pourrait dire des choix terminologiques/etc…, citons à nouveau l’article de Bihr:

Le concept de rapports sociaux de sexes désigne l’ensemble des rapports sociaux à travers lesquels se trouvent générés les sexes sociaux (ou genres), c’est-à-dire les modèles culturels (les pratiques, les usages, les significations, les valeurs) qui servent de cadre aux relations entre les individus qui se trouveront constitués comme hommes ou femmes et aux déterminations du masculin et du féminin dans une société donnée. Ce concept présuppose, d’une part, que le sexe n’est pas seulement ni même principalement une détermination naturelle (biologique) mais fondamentalement une construction sociale, qui va de surcroît donner lieu à des intériorisations psychiques diverses de la part des individus ; et que, d’autre part, cette construction s’opère à travers un ensemble de rapports (conjuguant séparation, opposition et complémentarité, oppression et rivalité) fixant les contours et les contenus (matériels, institutionnels, symboliques) de chacun des sexes. Si bien que, tout comme les classes ou les nations, les sexes n’existent que dans et par les rapports qui les définissent et les constituent réciproquement.

Bihr, A. 2011. Considérations liminaires sur les rapports sociaux et leur articulation. In Raison présente, n° 178, Articuler les rapports sociaux, p. 32

D’autre part, il y a un ensemble de travaux et groupes visant à dépasser les limites bien réelles du féminisme représenté par exemple par Christine Delphy qui, bien qu’incomparable aux versions libérales-centristes-droitistes-procapitalistes du féminisme, a des lacunes et limites évidentes. Mentionnons deux projets/ouvrages récents ou à paraître (2021): Transgender Marxism et Matérialismes trans. Au lieu d’en dire plus moi-même sur les thèses du (trans)féminisme matérialiste, je recopie ici l’introduction rédigée par Constance Lefebvre et Delphine Christy, créatrices du blog Questions trans & Féministes:

Qu’est-ce que le genre ?

Qu’est ce que le genre ? Cette question, centrale, revient inlassablement sitôt que l’on entreprend de réfléchir aux fondements des enjeux politiques autour de la question trans. Les débats résultants – qu’ils opposent militantes trans et féministes transphobes ou qu’ils soient internes à la communauté trans – révèlent souvent un désaccord profond à son sujet. Pour y répondre, nous nous inspirerons de Christine Delphy, qui dans Classer, dominer propose la définition suivante :

[Le genre] est le système cognitif qui sépare l’humanité en deux groupes totalement distincts, totalement étanches, exclusifs l’un de l’autre et totalement hiérarchisés. […] Qu’est-ce que le genre ? En tant que concept, il correspond à peu près au sexe social. La recherche a prouvé que la plupart des différences entre les sexes, les différences de statut social, de richesse et de pouvoir, mais aussi les différences dites psychologiques, d’aptitudes et d’attitudes entre femmes et hommes, ne sont causées ni par le sexe anatomique, ni par les différences de fonction dans la procréation que ce sexe anatomique induit.

Nous échafauderons notre explication à partir de cette citation, en ajoutant des précisions ou des corrections où elles sont nécessaires.

Pour les sociologues, les anthropologues et les féministes, le genre est donc une organisation et une hiérarchie sociale. Lorsque l’on dit qu’il existe (ou qu’il a existé) des cultures avec plus de deux genres, il s’agit de sociétés organisées, structurées, de telle façon que la distribution genrée des rôles est répartie en trois (ou plus) catégories d’individus. Pour citer l’exemple des cultures nord-américaines pré-coloniales, les obligations revelant du domaine religieux et chamanique reposaient en grande partie sur ces personnes dites « deux-esprits », qui y constituaient un ou plusieurs genres à part entière, distincts d’homme et femme. Il convient donc de considérer le genre non comme un phénomène psychologique propre à chaque individu mais comme une organisation sociale propre à chaque culture. La forme précise de cette organisation varie également au cours de l’histoire, le modèle du genre dans l’Europe médiévale étant bien différent de celui que nous connaissons.

Aujourd’hui, en France – et, plus largement, dans les pays dits occidentaux – le patriarcat s’organise autour de seulement deux catégories de genre. Si l’on excepte certaines personnes reléguées en marge des deux catégories. Ces personnes, incluant les personnes homosexuelles, ne sont alors pas reconnues comme faisant partie d’une catégorie à part entière car elles ne jouent pas un rôle productif au sein de ce système. Au contraire, elles remettent en question par leur existence l’idéologie tendant à présenter comme naturelle l’organisation patriarcale et hétérosexuelle. Par conséquent, leur oppression ne tend pas vers leur exploitation mais vers l’extermination.

Enfin, le genre n’est pas personnel. Chaque personne diffère certes plus ou moins de ce qui est strictement attendu d’elle compte tenu de son rôle social. Les travaux des féministes intersectionnelles nous montrent d’ailleurs que les attentes reposant sur un individu en raison de son genre sont modulées par le racisme et les inégalités de classe qu’il subit. Mais il est néanmoins impossible d’échapper individuellement à cette classification – y échapper collectivement, au contraire, étant l’objectif du féminisme ! Preuve en est que l’on parlera au mieux d’androgynie pour une personne dont l’apparence ne permet pas de la classer instinctivement dans l’une ou l’autre des deux catégories.

Le genre précède le sexe

Le genre divise ainsi l’humanité en deux groupes séparés et hiérarchisés : un groupe étant structurellement dominé et exploité par l’autre. Cette oppression des femmes, ce rôle social qui leur est assigné, ne peut se réduire à la seule procréation, et recouvre aussi tout un aspect économique fortement lié à l’hétérosexualité. Les femmes sont ainsi poussées, entre autres, vers toutes les activités de soin (soin et éducation des enfants, soin des malades et personnes âgées, soins du corps), vers la sphère domestique, et exclues des instances de pouvoir. Les femmes stériles, lesbiennes ou trans n’échappent pas à ces formes d’oppression patriarcale. Ceci nous mène à définir les femmes comme une catégorie sociale, et non biologique.

Le mot genre en lui-même est postérieur au mot sexe. Pour le comprendre, il faut s’intéresser à la rationalisation biologique des catégories patriarcales opérée par la médecine moderne lorsqu’elle s’est développée au dix-neuvième puis au vingtième siècle. Lorsque des chercheuses et militantes féministes ont voulu par la suite, dans la lignée de Simone de Beauvoir, contrer ces discours essentialistes, elles se sont elles-mêmes appuyées sur une démarche scientifique, fondant le concept de genre, alors défini comme recouvrant les différences non-biologiques (non-innées) entre les hommes et les femmes.

La dichotomie « sexe/genre » suppose que le sexe soit une catégorie qui fasse sens en dehors du genre, du patriarcat. Nous savons pourtant que ce que la médecine appelle sexe biologique n’est en réalité qu’une collection de traits disparates : génotype, taux hormonaux, aspect des organes génitaux internes et externes, caractères sexuels dits secondaires comme le développement mammaire ou pileux, etc. Nous savons également que ces traits ne sont pas toujours cohérents entre eux, et qu’ils présentent une variabilité individuelle très importante.

Le « sexe » n’est pas une observation neutre de la nature mais le regroupement de ces traits en un ensemble d’apparence cohérente et qui prétend expliquer biologiquement l’organisation genrée de la société, dans le but de valider l’idéologie dominante qui la présente comme naturelle. En témoignent les nombreuses études cherchant à mettre en évidence des différences d’aptitudes innées entre les personnes en fonction de leur sexe. En réalité, ces recherches sont des millénaires postérieures à la division genrée de la société, qui a opéré tout ce temps sans avoir la moindre notion de ce que sont chromosomes ou hormones, mais en extrapolant grossièrement des caractéristiques physiologiques sans valeur intrinsèque. Ici se trouve l’origine du postulat majeur du féminisme matérialiste : le genre précède le sexe. C’est à dire : la hiérarchisation crée les catégories – et non l’inverse – et crée également les critères d’appartenance à l’une ou l’autre.

Nous préfèrons d’ailleurs, autant que possible, utiliser nous-mêmes le mot sexe afin d’affirmer son caractère social ; afin de s’opposer aux discours affirmant que les personnes trans ne changent pas de sexe dit biologique7 ; et afin d’éviter les confusions provoquées par la polysémie du mot genre, en particulier lorsque genre et « identité de genre » sont utilisés comme synonymes. C’est pourquoi nous parlerons de transsexualité, plutôt que de transidentité. A partir d’ici, nous n’emploierons plus dans ce texte le mot sexe dans le sens d’organes génitaux, mais uniquement pour se référer aux catégories sociales homme et femme.

Sexe et transsexualité

L’assignation à un sexe n’a pas lieu seulement à la naissance mais tout au long de la vie, et recouvre tout un ensemble de pratiques coercitives qui visent à policer les comportements d’un individu pour obéir aux normes patriarcales. Conséquence logique d’une classification aussi rigide, celle-ci génère ses propres exceptions. Il arrive alors que certaines personnes – pour des raisons qui relèvent rarement d’un choix conscient et libre de toute pression sociale, et le serait-il que ça ne changerait rien – se retrouvent à passer d’un sexe à l’autre, ou à se positionner en marge des catégories de sexe (à l’exemple, dans une certaine mesure, des lesbiennes). C’est le cas des personnes que nous désignons comme trans.

Au début du vingtième siècle, les personnes que l’on ne nommait alors pas encore trans ont recherché l’aide de la médecine moderne afin de modifier leur apparence, pour la rendre plus conforme à celle attendue d’une personne de leur sexe. Les médecins souhaitant les aider (ou désireux de valider leurs propres hypothèses sur le genre) ont dû développer pour cela des critères diagnostiques justifiant prescription de médicaments ou opérations chirurgicales. Les psychiatres et sexologues de l’époque, tels Magnus Hirschfeld, ont alors caractérisé le transsexualisme par la « conviction [qu’a une personne] d’appartenir au sexe opposé » et la volonté de modifier son apparence pour être considérée comme telle par le reste de la société.

Les concepts d’identité sexuelle et d’identité de genre, à peu près synonymes l’un de l’autre, relèvent également du vocabulaire psychiatrique. Le diagnostic de transsexualisme est resté en vigueur jusqu’à être progressivement remplacé, au vingt-et-unième siècle, par celui de dysphorie de genre, décrivant un mal-être, un inconfort vis à vis de son assignation sexuée. Critère discutable nous en conviendrons, puisque le statut de dominée qui revient à toute femme est peu susceptible d’être confortable pour quiconque. Du moins est-il pour les femmes trans moins inconfortable que le statut d’homme, ce qui en soi constitue un progrès pour quiconque se soucie de leur santé mentale.

Les transitions médicales, pour beaucoup indispensables afin de ne pas être perçues comme trans et ostracisées ou discriminées, sont restées depuis un siècle sous l’autorité de la psychiatrie. Afin d’y accéder, les personnes trans ont dû adapter leurs discours à ceux attendus par les médecins, d’où l’abondance dans les discours trans de termes inventés par des psychiatres et de conceptions sexistes de la catégorisation sexuée reflétant celles du corps médical.

Les contre-discours féministes sur la transsexualité peinent à émerger en raison de la persistance de la domination psychiatrique. C’est pourtant, pour les femmes trans comme pour toutes les femmes, une condition essentielle de notre émancipation vis-à-vis du patriarcat. L’ensemble de ces contre-discours constitue ce que l’on appelle transféminisme.

Introduction au transféminisme: une approche matérialisteQuestions Trans & Féministes

Cette remarque d’Armand Paris est aussi pertinente, il me semble: 

une synthèse de Delphy et de Scholz peut s’avérer féconde : de Delphy nous reprenons l’idée d’un patriarcat autonome analytiquement vis-à-vis du capitalisme (et non découlant de celui-ci), et de Scholz nous reprenons l’idée d’une co-constitution du patriarcat sous sa forme capitaliste et du capitalisme (ce qu’elle appelle « valeur-dissociation »). Pour nous, donc, il y a d’abord un système patriarcal, existant au moins depuis l’Antiquité romaine (date d’apparition des concepts de « pater familias » et de « familia »), mais qu’il ne faut pas pour autant chercher à faire remonter au-delà du néolithique (société d’agriculteurs-éleveurs) en l’absence de preuves archéologiques probantes (pas de théorie du « patriarcat primitif », donc). Ce système patriarcal aurait une histoire (Delphy rejetant cette conception du « patriarcat »), et aurait pris plusieurs formes (on restera ici schématique) au cours de l’histoire occidental : patriarcat romain, patriarcat médiéval (aux origines une mixtion du patriarcat romain et du patriarcat « germanique »), patriarcat d’Ancien Régime (avec ses chasses aux sorcières), et enfin patriarcat capitaliste (à partir du 19ème siècle) – il serait d’ailleurs intéressant de repenser et de réécrire l’histoire à partir de ce prisme. Patriarcat capitaliste qui n’est pas capitalisme ayant une forme patriarcale, mais patriarcat prenant progressivement, avec l’essor du capitalisme, une forme davantage capitaliste (patriarcat producteur de marchandises). Le patriarcat continuerait donc d’avoir une autonomie analytique vis-à-vis du capitalisme au sein même de l’époque « capitaliste », mais aurait pris une forme toujours davantage capitaliste au cours des deux derniers siècles, sans pour autant se dissoudre au sein du capitalisme (il y a toujours du labeur ménager, même si une partie s’est transformée en « service à la personne »). Le patriarcat ne naît donc pas du capitalisme, il lui pré-existe et il en demeure analytiquement autonome ; en revanche, d’une part il prend une forme toujours davantage capitaliste à partie de l’essor de celui-ci, et d’autre part le capitalisme prend d’emblée une forme patriarcale, avec une sphère du travail structurellement « masculine » et tout ce qu’a montré Roswitha Scholz. Le patriarcat ayant une forme toujours davantage capitaliste, le capitalisme prenant d’emblée une forme patriarcale (et ne s’en étant guère défait, loin de là), on peut penser deux systèmes analytiquement distincts et en même temps deux systèmes réellement interpénétrés (sans prééminence, au moins a priori, de l’un ou de l’autre). De là, on peut penser une lutte anti-patriarcale et une lutte anti-capitaliste autonomes l’une de l’autre, et en même temps une lutte anti-patriarcale s’attaquant inévitablement au capitalisme et une lutte anti-capitaliste s’attaquant inévitablement au patriarcat, d’où une possibilité d’unité (auto)critique de ces deux luttes (sans prééminence d’une des deux luttes). Ainsi, les femmes anti-capitalistes luttent contre une précarité et des bas-salaires dont elles sont tendanciellement davantage victimes en raison du caractère patriarcal du capitalisme, donc inévitablement contre ce caractère patriarcal. Les femmes anti-patriarcat, elles, luttent contre l’exploitation des femmes au sein des « services à la personne », donc inévitablement contre le caractère capitaliste du patriarcat. Voilà ce qui permettrait, à notre sens, de mettre fin au capitalocentrisme des analyses marxiennes et à une tentative de ramener le patriarcat au capitalisme (c’est l’apport de Delphy), tout en permettant de penser l’interpénétration réelle du capitalisme et du patriarcat et donc une possible alliance entre luttes anticapitalistes et luttes antipatriarcales (c’est l’apport de Scholz).

Il faut également mentionner l’excellent article de Benoît Bohy-Bunel et les travaux de Stevi Jackson (féminisme matérialiste, notamment re: hétérosexualité), qui m’ont particulièrement plu…Elle dit notamment que “given the influence of queer and poststructuralist analysis in the 1990s, it was necessary to reassert the importance of material, structural inequalities (…) It is equally important, however, to recognize that heterosexuality is sustained not only structurally but also through the ways in which it is lived – the practices, meanings, and desires that are part and parcel of everyday heterosexual existence and that can also serve to perpetuate (and sometimes challenge) heteronormativity and gender hierarchy” [Jackson, 2018].

Ce qui amène justement à la question des différentes approches théoriques qui se focalisent sur les questions de genre et de sexualité. Comme l’explique Maira Abreu, il y a un certain clivage au sein des études de genre:

Peu à peu une opposition s’est construite entre une analyse matérialiste de l’oppression d’un côté et, de l’autre, des théories issues du contexte anglo-américain et identifiées au « postmodernisme ». Cette opposition entre féminisme matérialiste et postmodernisme/théorie queer va devenir au cours des années 2000 l’un des débats importants au sein des études de genre. Plusieurs auteures ont thématisé les différences et les affinités entre ces deux approches (Bourcier 2003, Dorlin 2007, Noyé 2014, 2016, Rédaction d’Agone 2010).

Cependant, Stevi Jackson indique que cette opposition ne doit pas être surestimée – en dehors peut-être du fait que des auteurs de chaque camp continuent à insister à définir une séparation stricte et même antagonique -, [en l’occurrence elle traite du thème de l’hétérosexualité]:

While queer can be identified with the critique of heteronormativity and feminism with a focus on gender hierarchy, neither is a singular perspective. There are both differences within and overlaps between them. Feminists draw on queer theory and some queer theorists are alsofeminists; queer theorists are not entirely unconcerned with questions of social regulation and injustice, any more than feminists are indifferent to the privileging of heterosexuality (McLaughlin 2008). The differences are more a matter of emphasis and modes of theorizing. Nonetheless, given the influence of queer and poststructuralist analysis in the 1990s, it was necessary to reassert the importance of material, structural inequalities (Ingraham 1996; Hennessy 2000). It is equally important, however, to recognize that heterosexuality is sustained not only structurally butalso through the ways in which it is lived— the practices, meanings, and desires that are part and parcel of everyday heterosexual existence and that can also serve to perpetuate (and sometimes challenge) heteronormativity and gender hierarchy.

En ce qui me concerne, sans m’enfermer dans une opposition/rejet absolus des perspectives postructuralistes/etc… – il doit y avoir une certaine ouverture à leurs apports sans cependant adopter d’autres aspects moins pertinents ou problématiques -, je pense que la conclusion de Sabine Masson et Léo Thiers-Vidal est (de manière générale) utile et adéquate:

Pour résumer, si la pensée queer nous interpelle dans sa remise en cause de l’hétéronormativité, elle nous dérange dans la mesure où :

1. Elle déconnecte genre de sexe, mais néglige le fait que le genre est un système politique d’organisation des humains en oppresseurs et opprimées.

2. Elle traite la dimension discursive de l’hétéronormativité comme fondamentale, et non ses structures sociales hiérarchiques.

3. Elle sur-visibilise la dimension sexuelle au détriment d’autres dimensions comme la division genrée du travail, l’exploitation domestique, etc., ainsi que les autres axes d’oppression de race, de classe, de continent…

4. Elle manque fondamentalement d’utopie radicale et accentue avant tout des modes d’action individuels au détriment de modes d’action collectifs en vue de l’abolition du genre.

Néanmoins, je ne vais pas tirer pour l’instant de conclusions au-delà de ce regard critique général mais non-dogmatique. Il y a des travaux et interventions très intéressantes qui vaudront la peine d’être consultés pour aller plus loin:

Une des contributions récentes en ce qui concerne l’homosexualité, est le travail de Christopher Chitty, publié sous le titre: Sexual Hegemony: Statecraft, Sodomy, and Capital in the Rise of the World System [Duke University Press]. Voici divers publications/ressources récentes présentant et discutant de ce travail, notamment en discussion avec un ami de Chitty et l’éditeur du livre, Max Fox: 

Il y a bien sûr tout un ensemble de travaux et perspectives sur le genre, la sexualité, etc…, qui ne vont pas être mentionnés ici. J’ai commencé à lire/étudier cette littérature, qui théorise et documente en détail cet ensemble de phénomènes/rapports sociaux: voir le dossier de recherche. Aussi, voici le dossier GDrive avec ± tous les documents/textes que j’ai trouvés depuis ~ une année.

Rapports d’âge/familiaux/de générations & domination adulte + inceste

Parler de rapports sociaux de générations revient à présupposer que les générations, tout comme les sexes, sont des constructions sociales et non pas des données naturelles. Cette proposition ne suscite guère de doute lorsque l’on prend le terme de générations dans un sens restreint, en enfermant les générations dans le cadre familial. Les rapports sociaux de générations désignent alors les rapports liant et opposant à la fois enfants, parents, grands-parents voire arrière-grands-parents, en incluant éventuellement des collatéraux aux différents niveaux générationnels. Rapports interpersonnels, faits de face à face quotidien, de corps à corps, d’interpénétration psychique même, mais dont l’intimité et la symbolique naturaliste (les relations de sang) ne parviennent pas à masquer le caractère de construction sociale à qui connaît leur extrême variété dans l’espace et le temps historique.

Mais il en va de même en dehors du cercle familial, pour ce qu’on peut appeler (faute de mieux) les générations sociales par opposition aux générations familiales. Il s’agit alors des rapports liant et opposant différentes classes d’âge (enfance, adolescence, jeunesse, maturité, vieillesse, etc.,) qui sont, là encore, des catégories sociales et non pas naturelles. Elles procèdent d’un découpage de la continuité menant l’individu humain de sa naissance à sa mort en différentes tranches ou périodes, conférant à chacune des attributs sociaux distincts, qui ne doivent leur existence et leur sens (leur contenu) qu’à ce découpage précisément. Ce dernier fixe, par exemple, avec plus ou moins de rigueur à chacune de ces classes d’âge son statut et son rôle, ce qui est selon le cas exigé, recommandé, toléré ou au contraire interdit. Au sein de cette structure générationnelle peuvent à l’occasion prendre naissance des générations sociales au sens de Karl Mannheim : des groupements sociologiques composés d’individus ayant sensiblement le même âge et partageant un vécu socio-historique commun’41.

Bihr, A. 2011. Considérations liminaires sur les rapports sociaux et leur articulation. In Raison présente, n° 178, Articuler les rapports sociaux, p. 32-33.

Notons que j’ai inclus – faute de mieux! – la catégorie de rapports sociaux “familiaux” dans l’idée que le milieu familial constitue lui aussi l’une des sphères de l’oppression, probablement ou potentiellement avec des aspects spécifiques qui le caractérisent/distinguent. Cela reste à étudier/analyser/définir, même si tant les rapports de genre et la domination adulte pèsent énormément sur cette question, au point où une nouvelle/autre catégorie n’est pas forcément pertinente/utile.

En effet, c’est particulièrement la domination adulte – bien sûr encadrée par les rapports de genre et autres – et la question de l’inceste qu’il faut souligner dans ce contexte. → Voir le dossier de notes là-dessus. Notons seulement pour l’instant que Dorothée Dussy a réalisé/dirigé des travaux importants sur l’inceste, qui reste une des questions les plus invisibilisées tant dans la société en général que dans les études sociologiques et anthropologiques. C’est probablement le sujet le plus négligé dans la réflexion critique, et profondément marqué par les préjugés et prénotions fondamentalement problématiques (et même précisément, reproduisant et renforçant la domination adulte et la violence invisibilisée qu’est l’inceste) de la doxa sociale-culturelle-politique établie/dominante. Une bonne introduction peut être consultée ici.

J’ai pas trouvé des tonnes de matériaux à ce sujet, mais en faisant une petite recherche, j’ai trouvé quelques trucs (potentiellement) intéressants re: rapports sociaux d’âge: 

Il faut bien sûr à présent mentionner le racisme et d’autres rapports de domination/oppression/social hierarchy qui ne sont pas inclus dans la catégorie “rapports de reproduction” d’Alain Bihr. Quoiqu’il en soit – il faudrait y réfléchir et voir si certte dernière catégorisation est a) pertinente (ds l’absolu) et b) complète ou incomplète/à modifier ou étendre/complexifier, und so weiter… -, ces rapports (et les processus d’altérisation qui en constituent un pôle important) doivent être conçus, comme on l’a déjà dit, comme simultanément analytiquement distincts/autonomes & empirically interrelated/s’interpénètreant par rapport au mode de production capitaliste. Comme les rapports sociaux de genre, le validisme et le racisme pré-existent ce dernier – par exemple, chacun prit des formes particulières dans le contexte du Moyen-Âge européen. En revanche, leur actualisation dans la modernité capitaliste est ce qui nous intéresse prioritairement, et donc l’on ne peut les séparer des spécificités structurelles-sociales de ce mode de production.

Rapports de “race”/racisation 

Comme je l’avais lu sur twitter, on peut dire que capitalism is racialized because “it extracts surplus value by assigning differential value to human life and labor, both historically and in the present”. 

Le racisme, selon la formule fondatrice de Colette Guillaumin, désigne « toute conduite de mise à part revêtue du signe de la permanence » (Guillaumin 1972 : 78). Dans la mesure où le racisme renvoie à une imputation ou revendication d’une catégorisation et d’une hiérarchisation d’appartenances essentialisées, la conversion est impossible et impensable (De Rudder et al. 2000 : 34).

La racialisation (Fanon 2002 [1961] : 202) ou racisation (Guillaumin 1972 : 161) se réfère avant tout à un acte d’assignation informé par l’idéologie raciste. Le concept de racialisation désigne ensuite, plus largement, un processus socialement construit de catégorisation qui altérise et infériorise un groupe (Mazouz 2017 : 15). L’idée de racialisation est donc indissociable de celle de hiérarchie2 . Des personnes peuvent ainsi être qualifiées de l’adjectif « racisé » ou « racialisé » lorsqu’elles subissent l’un ou l’autre de ces processus. Qu’elles adoptent le vocabulaire des « rapports sociaux de pouvoir » ou non, la majorité des recherches s’accordent sur le caractère fondamentalement asymétrique et collectif des relations de raci(ali)sation, liant un groupe dominant et un ou plusieurs groupes dominés. La forme passive de l’adjectif « racisé » tend à rappeler cette primauté logique de l’opération de catégorisation opérée par le groupe dominant, groupe « racisant » (Guillaumin 1972 : 83). 

La race, enfin, est un terme dont le statut demeure débattu, concernant notamment son adéquation à ce qu’elle prétend désigner (Morice 2002 ; Rygiel 2006). La discussion demeure également vive sur les précautions qui doivent accompagner cet usage selon les circonstances : néologisations tel que l’adjectif « ethnoracial », recours aux guillemets, note d’avertissement au lecteur, etc. S’il est question de « race » dans les sciences sociales, c’est en tant « qu’il n’est pas soutenable de prétendre qu’une catégorie qui organise des États, qui entre dans la loi n’existe pas. Non, la race n’existe pas. Non certes, elle n’est pas ce qu’on dit qu’elle est, mais elle est néanmoins la plus tangible, réelle, brutale des réalités » (Guillaumin 1981 : 65). Autrement dit, c’est bien le racisme qui produit l’idée de race (De Rudder et al. 2000 : 35), ce que l’expression « rapport sociaux de race » suggère à sa façon. La « race » n’existe pas autrement que comme produit d’un rapport de pouvoir.

Belkacem, L., L. Direnberger, K. Hammou et Z. Zoubir (2017), « Prendre au sérieux les recherches sur les rapports sociaux de race », Mouvements, 12 février 2019. Lien 1 (site revue); Lien 2 (halshs-02389303f; pdf)

On se référera avec profit à l’émission de Sortir du capitalisme: “Pour une théorie matérialiste du racisme”; et l’article de Malika Amaouche, Yasmine Kateb et Léa Nicolas-Teboul qui inspira celle-ci. Voici la synthèse écrite sur leur site, qui offre des éléments pertinents:

Avec une définition du racisme comme division inégalitaire, matérielle (division du travail capitaliste, statut légal, rapports de force géopolitiques, discriminations, violences policières) et idéologique (relativement autonome des rapports de domination racistes), de l’humanité en des « races » comme construction sociales réellement agissantes ; avec une explication matérialiste de l’origine des « races » non comme réalités biologiques mais comme aboutissement de processus situés de « racisation » politiques, économiques et idéologiques ; avec une comparaison des rapports de classe avec ceux de « race » (contestés dans leur réalité du fait d’un anti-racisme idéaliste, plus complexes du fait d’une multitude de racismes et de processus de racisation), ces derniers étant davantage essentialisants (et excluants, notamment en temps de crise), producteurs de discriminations spécifiques, et pouvant surclasser des hiérarchies de classe (un prolétaire non-racisé étant supérieur dans un contexte colonial à un bourgeois racisé) ; avec une histoire de « la race » comme catégorie émergente à partir du 15ème siècle dans un contexte de conquête catholique de l’Espagne, d’émergence de relations géopolitiques inégales et de colonisation occidentale du monde ; avec une critique des théories du racisme comme hostilité entre des groupes ethniques hétérogènes mis dans un même espace ; avec une présentation des catégories raciales comme mise en ordre inégalitaire (et excluante) des sociétés ; avec un rappel de l’articulation et de l’interpénétration dynamique (avec la frange surexploitée et/ou exclue du prolétariat très souvent racisée) des rapports de domination de race, de classe et de genre (plus ou moins déterminants en fonction des contextes), et du caractère historiquement changeant du racisme ; avec une mise en exergue des similitudes du discours du PIR et de l’anti-racisme républicain d’une part (focalisation sur un niveau politico-juridique comme responsable du racisme, compris comme ensemble de « politiques », et donc comme moyen de mettre fin au racisme, comme soi-disant au sujet de l’antisémitisme à partir de 1945) et des anti-racialisateurs et de l’anti-racisme républicain d’autre part (même discours avec deux concepts « universalistes » interchangeables, celui de prolétariat et celui d’humanité), et même des trois (vision du racisme comme produit d’un petit groupe de gens, qu’il s’agisse du patronat, de l’Etat colonial blanc et/ou de l’extrême-droite)

Après des extraits sonores de Colette Guillaumin, une présentation des écueils potentiels d’une théorie matérialiste du racisme : le réductionnisme idéaliste (ou sémiologique), qui absolutise « la race » comme un champ séparé du réel et comme principalement un fait de discours ; le réductionnisme économique, qui au contraire déduit « les races » des catégories du capital (« population surnuméraire » ou encore « classe surexploitée ») ; le fonctionnalisme, qui déduit les processus de racialisation par leur fonction/intérêt du point de vue du capital (surexploitation, division des ouvriers), oubliant complètement l’autonomie relative du racisme comme idéologie (partiellement) irrationnelle ; et enfin l’objectivisme intégral, faisant des groupes racisés des objets passifs du racisme, alors qu’il s’agit plutôt d’acteurs d’un rapport de pouvoir antagonique, éventuellement susceptibles de s’abolir en tant que « race » en abolissant le système raciste lui-même

Sortir du capitalisme, “Pour une théorie matérialiste du racisme

De même, voir/utiliser:

Rapports sociaux … la domination validiste

Pour l’instant, on s’en tiendra à ce qu’en ont dit Benoît Bohy-Bunel et Sortir du capitalisme….

  • Une définition du validisme au sens strict comme système d’oppression et de discrimination des personnes en situation de handicap, du validisme au sens large comme pathologisation des personnes opprimées et du darwinisme social comme légitimation de l’élimination structurelle (laissez-faire libéral) ou même active (eugénisme négatif : stérilisations forcées et/ou élimination physique) de ces deux catégories
  • la structure rationaliste-validiste affecte tous les champs de la domination. Il y aura une notion large de la domination validiste, et une notion restreinte. L’une et l’autre se complètent et s’éclairent mutuellement, si bien qu’il faut envisager l’une et l’autre pour comprendre le système capacitiste de domination moderne.
  • A) notion large 
    • Le sujet gestionnaire et calculant, le sujet de la valeur, qui est typiquement le bourgeois occidental, masculin, rationnel, anthropocentriste et « formé », devient toujours plus, au sein de la modernité capitaliste, une unité excluante qui tendra à assigner tout ce qui n’est pas lui à l’irrationalité, à la « non-culture », ou même à « l’invalidité ». 
    • ………..
  • B) notion restreinte
    • De façon spécifique, le validisme, dit aussi « capacitisme », est une forme de domination impersonnelle que les personnes assignées à un « handicap » (physique ou psychique, visible ou invisible) subissent. Le système social validiste moderne définira une norme sociale fortement excluante : l’individu « normal », ou normé, sera l’individu « capable », « compétent », « formé », ou « rationnel ». Les personnes ne correspondant pas à cette norme devront tenter de s’y conformer, ou seront structurellement isolées, marginalisées, ou encore soumises à des infériorisations sociales et économiques, symboliques et matérielles.

La rationalité instrumentale délirante au fondement de la dissociation rationaliste-validiste de la valeur

  • La rationalité instrumentale qui définit une normalité « compétente » et « rationnelle », ainsi que des processus de normalisations corrélatifs, et qui invalide les individus ne disposant pas de cette « rationalité », en les dissociant, sera celle qui est interne à la structure du travail abstrait.
  • Travail abstrait:
    • Le travail abstrait renvoie à trois déterminations importantes. D’abord, pour être une réduction à l’unité abstraite, il suppose la réduction des activités productives humaines à une pure dépense énergétique, physiologique, indifférenciée, homogène et impersonnelle. C’est en tant qu’unité ainsi ramenée à l’abstraction, en tant que « travail en général », que le travail abstrait sera la substance de la valeur des marchandises. En outre, il renvoie au temps de travail qui est socialement nécessaire pour produire une marchandise, déterminant la grandeur de la valeur. En tant que tel, le travail abstrait suppose la quantification des temps travail. Enfin, en tant qu’il est un standard de productivité moyen en constante évolution, il conditionne aussi une rationalisation toujours plus développée dans la division et dans l’organisation du travail, jusqu’à ce qu’il spécialise, disloque, puis atomise complètement les individus agissants.
    • Le travail abstrait est une abstraction réelle, selon trois déterminations. En tant que cette abstraction se matérialise dans la chose-argent, et affecte ainsi les échanges de marchandises, elle est bien « réelle ». En tant qu’elle affecte une disposition effective de la division et de l’organisation des activités productives et reproductives, elle est également « réalisée », ou « phénoménalisée », dans la vie sociale, de façon très concrète. Enfin, en tant que cette domination impersonnelle est susceptible de se phénoménaliser au sein de relations de domination interpersonnelles, opposant par exemple des individus « capables » ou « valides » à des individus assignés à « l’incapacité » ou à « l’invalidité », elle sera, comme abstraction, bien tangible et bien réelle, en un troisième sens.
    • Le travail abstrait, comme abstraction réelle, se développe en fonction du développement d’une rationalité instrumentale, qui aura donc elle aussi des effets concrets, réels, dans le monde social et vivant. Cette rationalité instrumentale, qui sera systématiquement mobilisée par le travail intellectuel gérant la production, devra ramener la durée des activités subjectives vécues à une pure homogénéité abstraite (déconcrétisation de la durée). Elle devra également rendre pensable et possible la segmentation, la division, et la quantification de cette durée vécue, en vue du calcul des temps de travail moyens. Enfin, elle devra servir un principe de segmentation dans l’organisation du travail global, mais pourra également se cristalliser, comme théorie mécanique, dans les instruments et machines assignant, réifiant et employant les travailleurs et travailleuses.
  • Ce projet complexe de la rationalité instrumentale moderne est déjà précisément défini par le grand théoricien moderne de la « raison bourgeoise », c’est-à-dire par Kant, en particulier dans sa Critique de la raison pure. (Cf. explication plus détaillée, dans le texte)
    • Le temps spatialisé kantien est un temps abstrait que se représentera le travail intellectuel scientifique (Newton), puis gestionnaire (organisation technique du travail, machinisme automatisé), et il permet de ramener la diversité a priori irréductible des durées subjectives vécues à un même déroulement linéaire et homogène, segmentable indéfiniment.
    • Ce n’est que parce que le temps et l’espace forgés par cette rationalité instrumentale bourgeoise, sont des fonction ainsi homogénéisées et abstractifiées, qu’il devient ensuite possible d’appliquer aux « phénomènes » temporels et spatiaux des catégories gestionnaires dites « a priori ».
    • Les relations de causalités mécaniques, d’inhérences homogènes, ou de coexistences atomisées, dépendront de telles réductions des subjectivités vécues, ainsi que les modalités du possible, de l’existant et du nécessaire. Ne peut être « possible », et ne peut finalement « exister », que ce qui est ramené à l’homogénéité indifférenciée, quantifiable, représentable par un ordre gestionnaire, se présentant comme ordre « nécessaire », séparant et organisant les spatialités et les temporalités vécues.
  • C’est cette rationalité instrumentale bourgeoise, dont les fonctions furent précisément définies par Kant, et qui exprimaient les développement de la mécanique « physique » (Newton), mais annonçaient aussi les développement de la mécanique productive (Taylor), qui finit par déterminer les « capacités » et « validités » modernes, dans le champ de la valorisation capitaliste.

Le sujet « capable » est d’abord et avant tout le sujet disposant de « l’intellect » et des théorisations segmentant de la sorte le spatial et le temporel, en vue de structurer le « social » synthétisé par le travail abstrait. Sur cette base, il définit des sujets non-gestionnaires à « structurer », à « normaliser », à rendre « productifs » ou « capables ». Mais cette « capacité » ou « validité » du sujet non-gestionnaire à rendre « productif » n’est pas du tout la « capacité » du gestionnaire théorisant, elle possédera d’abord une signification très différente, elle impliquera une dépossession et une réification structurelles. Le travailleur « non-gestionnaire » « productif », à rendre « capable », est celui dont la spatialité et la temporalité auront été représentées de façon homogène et abstraite, par une synthèse théorique extérieure à lui (réduction du travail à une pure dépense énergétique indifférenciée). Les unités et pluralités temporelles et spatiales, quantitativement déterminées, qui définissent a priori la manière dont on comptabilise et totalise son travail, mais aussi la manière dont on organise son travail, et la manière dont on l’intensifie, s’imposent à lui comme des cadres et structures a priori, dans lesquels il doit développer son activité. Il serait « valide » au sens où il serait « capable » de conformer son activité, ses gestes et ses mouvements physiques et cognitifs, à de tels cadres et structures conçus de l’extérieur, par une sphère théorisante et gestionnaire assignante et séparée.

  • Le développement tardif d’une « auto-gestion », d’une « responsabilité personnelle » idéologiquement affirmée, ou de « hiérarchies horizontales », dans la sphère du travail productif, n’abolit pas ce principe, mais le barbarise : car ce seront toujours des critères de segmentations spatio-temporelles définis a priori, via des principes de synthèses sociales extérieurs et séparés, qui s’imposeront aux individus au travail, mais ils devront désormais avoir intériorisé de tels critères séparés d’eux-mêmes, de telle sorte qu’ils n’obéiront plus formellement à une « direction » explicitement personnalisée, tout en achevant en eux-mêmes le principe de la séparation via un principe d’auto-assignation ultra-violent. Par ailleurs, on finira par constater que la sphère d’un « travail intellectuel » gestionnaire ou encadrant sera elle aussi toujours plus soumise à des synthèses théoriques extérieures et séparées, de telle sorte que la « gestion » définissant le critère de la « capacité » sera elle aussi, tendanciellement, soumis à un ordre « capacitiste » impersonnel la dépossédant et la prolétarisant progressivement. De façon plus structurelle, d’ailleurs, la sphère de la gestion ne maîtrise pas totalement ses propres outils de gestion, de telle sorte qu’elle finit par se soumettre toujours plus elle-même à la rationalité instrumentale qu’elle mobilise et développe (c’est d’ailleurs ainsi qu’elle pourra elle-même détruire son propre système, de façon suicidaire, système qu’elle ne « connaît » pas intrinsèquement).
    • Ces critères capacitistes modernes de segmentations et de quantifications spatio-temporelles, inhérents à une rationalité instrumentale qui finit par déposséder tous les individus, peuvent aussi déterminer les assignations de personnes réduites à une « race » ou à un « genre » dévaluants, à des espaces fonctionnels (« périphéries », « sphère privée »), ou à des temporalités structurées et synthétisées de l’extérieur (division temporelle et fonctionnelle du travail mondialisé, ou division temporelle des activités productives et reproductives humaines, dans la sphère publique ou privée). La personne assignée à une « race » dévaluante dans le régime de la valeur sera « capable », « valide », « compétente », au sens où elle saura se conformer, socialement, à de telles divisions spatio-temporelles fonctionnelles, de même que la personne assignée à un « genre » ou à une « sexualité » dévaluante sera dite « compétente » ou « capable » au sens où elle saura adapter son comportement à de tels cloisonnements et sectorisations déterminés de l’extérieur, par une forme de synthèse sociale toujours plus assignante et impersonnelle. La personne assignée à une « race » ou à un « genre » qui ne supporterait pas ces assignations dépossédantes, fonctionnelles et barbares, en résistant ou en luttant, individuellement ou collectivement, en revanche, sera invalidée socialement, considérée comme « déviante », « furieuse », « hystérique » ou « perverse ».
    • Ces critères capacitistes modernes de segmentation spatio-temporelle assignent aussi les jeunes personnes à rendre « productives » à des emplois du temps et à des espaces de formation cloisonnés et séparés, dans lesquels il s’agit de maximiser une pure « capabilité » indifférenciée et abstraite. Ils assignent également les personnes devenues « inutilisables », car trop « âgées », à des espaces fonctionnels séparés, ou à des formes d’invisibilités fonctionnelles, dont les temporalités (consommation, divertissement, vie sociale) peuvent aussi être tendanciellement gérées et structurées « rationnellement » de l’extérieur.
    • Ils assignent aussi finalement les vivants « non-humains », réduits à n’être que des « matières premières » à transformer industriellement, à des emplacements fonctionnels déterminés, et à des « temps de vie » rigoureusement comptabilisés, s’achevant selon un calcul rigoureusement déterminé à l’avance.
  • La rationalité instrumentale, qui renvoie d’abord à la saisie d’une rationalité mécanique à l’oeuvre dans le champ « physique » (Newton), se développe ensuite comme principe d’assignation quantitatif et divisant à l’oeuvre dans les synthèses sociales inhérentes à la catégorie fonctionnelle du travail abstrait. On constate que, de façon toujours plus barbare et dépossédante, cette rationalité instrumentale finit elle-même par s’automatiser toujours plus, par fonctionner toujours plus mécaniquement, par s’autonomiser à l’égard des sujets humains gestionnaires eux-mêmes, de telle sorte que les « capacités » qu’elle exige, toujours déjà structurellement réifiantes et déqualifiantes, finissent aussi par s’imposer comme « seconde nature » à laquelle il s’agirait de se conformer rigidement, sans que la moindre signification raisonnable relative à ce fonctionnalisme délirant, sadique, fétichiste et morbide ne puisse émerger.
  • On ajoutera finalement que, les individus ainsi réifiés ou assignés, à rendre « capables » ou « valides » en fonction de sectorisations fonctionnelles, devront eux-mêmes s’approprier les catégories « logiques » et « pragmatiques » de la rationalité instrumentale qui définit leurs « emplacements » et « emplois du temps » « adéquats », ils devront intérioriser et finalement « maîtriser » quelque peu de telles catégories « logiques », pour simplement devenir des individus reconnus comme « capables », « intégrés », « adaptés », « valides ». Ils doivent intérioriser donc finalement, au sein d’un processus d’assujettissement consolidé par les synthèses sociales étatiques et marchandes, l’opposition entre la gestion et l’activité « gérée », en appliquant les catégories « logiques » et « pragmatiques » de la rationalité instrumentale à leurs propres vécus dissociés. Des éducations fonctionnelles et sectorisées définissent différents modes d’appropriations de ces catégories, en fonction de la sphère socio-économique à laquelle l’individu devra être assigné. Mais les individus qui finalement ne seront pas capables de s’approprier de telles catégories « logiques » et « pragmatiques » propres à la rationalité instrumentale (quantité, qualité, relation, modalité), et qui ne seront pas capables ainsi de s’auto-assigner aux emplacements et aux temporalités fonctionnels « adéquats » du point de vue de la valeur, les individus dont le « psychisme », par exemple, est dit « dysfonctionnel », ou « pathologique », selon les critères capacitistes modernes, devront être « soignés », « rééduqués », « pris en charge », ou plutôt exclus, enfermés, isolés, marginalisés, tant qu’ils développeront ainsi de telles « incapacités » logiques et pragmatiques. En outre, en ce qui concerne un autre « secteur » de « l’incapacité » sociale, les personnes dont le corps, physiquement parlant, est dit « dysfonctionnel », et qui ne peuvent être insérées dans les segmentations spatio-temporelles de la rationalité marchande en étant « productifs » de la même manière que des personnes « physiquement valides », devront être structurellement assignées, et « prises en charge » selon des modalités excluantes, dans le même temps où l’espace social validiste-urbain cristallisera infrastructurellement leur exclusion, en étant matériellement « adapté » lui-même, essentiellement, uniquement aux personnes « physiquement fonctionnelles », à un individu-valide typique et moyen, statistiquement et normativement défini.
  • On voit ainsi que la structure validiste ou capacitiste moderne au sens large (qui concerne toutes les dominations inhérentes à la rationalité instrumentale barbare) finit par concerner directement la structure validiste au sens restreint (qui concerne plus spécifiquement la manière dont les personnes dites « handicapées » sont assignées, invalidées, marginalisées ou sectorisées).

Sommaire complet de l’article de BBB:

  • 1) Une dissociation qui affecte tous les champs de la domination
  • 2) La rationalité instrumentale délirante au fondement de la dissociation rationaliste-validiste de la valeur
  • 3) La réification de la qualité singulière des consciences vivantes dans le projet « psychologique » moderne
  • 4) La réification de la souffrance psychique à travers le projet génétique-psychiatrique
  • 5) Les premières formes modernes d’exclusion de la « folie »
  • 6) Les développements des violences validistes au XXème siècle
  • 7) Aktion T4. L’insertion du nazisme dans la modernité capitaliste.
  • 8) L’évolution des catégories cliniques validistes au sein de la modernité capitaliste tardive
  • 9) La dissociation rationaliste-validiste de la valeur, à l’intersection des diverses dissociations-valeurs : approfondissements
  • 10) La spécificité des handicaps physiques
  • 11) L’idéologie du « développement personnel » et du « bien-être ».
  • 12) La question des “drogues” dans la modernité capitaliste

→ Voir le Dossier GDrive & Notes: disability, ableism – Google Docs.pdf; lectures potentielles:

Rapports internationaux et impérialismes/rapports inter-impérialistes

J’ai également découvert la notion de rapports internationaux dans les travaux d’Alain Bihr, dans son petit ouvrage Les rapports sociaux de classe (2012) et dans le papier préliminaire où il avait déjà développé ses thèses (2011). Voici ce qu’il dit re: rapports internationaux:

J’ai montré (…) que le déploiement des [rapports capitalistes de production] génère une structure géopolitique spécifique : un espace mondial à la fois homogène, fragmenté et hiérarchisé [Bihr, La préhistoire du capital]. Cela revient notamment à dire que, au sein du capitalisme, il ne peut pas exister d’Etat mondial, que l’Etat y prend nécessairement la forme d’un système d’Etats dont les éléments composants entretiennent entre eux des rapports faits de coopération, de concurrence, de rivalités et, à l’occasion, de dépendance et de subordination, d’affrontements et même de confrontations pouvant aller jusqu’à la lutte à mort. Rapports dont l’enjeu est finalement le contrôle de la circulation du capital sous toutes ses formes (capital-marchandise, capital-argent et capital productif) à travers leurs frontières et sa fixation sur leur territoire, dont dépend leur position relative au sein de la hiérarchie toujours mouvante que constituent les différents Etats.

Cette structure spécifique de l’espace mondial façonné par les rapports capitalistes de production ne va pas sans retenir sur la forme politique globale des sociétés humaines qui s’y déploient. Plus précisément, elle va leur imposer tendanciellement la forme de nations et les rapports entre elles prendront donc la forme de rapports internationaux. Ainsi, tout comme les rapports capitalistes de production constituent la matrice des rapports entre classes sociales, ils constituent également la matrice des rapports internationaux, à travers la médiation de l’espace géopolitique homogène, fragmenté et hiérarchisé qu’ils génèrent.

Mais, tout comme dans le cas des rapports de classes, les rapports internationaux ne peuvent se réduire à leur détermination par les rapports capitalistes de production que nous venons d’évoquer. Là encore, des uns aux autres, il faut interposer une série de médiations qui leur assurent aux premiers une autonomie certaine. En premier lieu, comme dans le cas des rapports de classe d’ailleurs, il faut tenir compte des luttes entre les nations sans lesquelles les nations n’existeraient pas ni ne prendraient forme : les nations sont aussi, dans une certaine mesure, les produits des conflits internationaux, dont les enjeux sont toujours leur position relative au sein de l’espace mondial. Il n’existe aucune nation dont l’histoire ne soit faite de conflits avec d’autres nations, le plus souvent voisines mais quelquefois plus éloignées, conflits dont nombre de ses éléments constitutifs -son territoire évidemment, sa langue, ses institutions, son identité collective (la manière dont elle s’identifie, d’abord à travers la mémoire de ces conflits), etc. -portent les marques de leurs issues, quelles qu’elles aient été.

En deuxième lieu, tout comme une classe sociale, une nation ne peut prendre forme sans un travail proprement séculaire sur elle-même, travail dont son Etat est à la fois le résultat global et le principal instrument sinon agent. Ce travail consiste précisément à «faire nation » : à acquérir une unité transcendant ses divisions internes, qu’elles soient hérités des modes de production précapitalistes (ethnies, provinces, régions), qu’elles résultent des rapports capitalistes de production eux-mêmes (les divisions et conflits entre classes sociales) ou qu’elles soient les séquelles des conflits internationaux (présence de minorités allogènes ou étrangères). En particulier, une nation ne peut exister que pour autant qu’elle parvient à se constituer comme un bloc social : un système complexes de rapports entre ses différentes classes sociales, impliquant alliances et compromis entre elles, sous hégémonie d’une bourgeoisie nationale (ou d’une fraction de cette dernière), bloc auquel l’Etat national sert d’armature institutionnelle. De la solidité du bloc social qu’elle constitue dépendra notamment l’issue des rivalités et conflits de chaque nation avec les autres nations.

En dernier lieu, il n’est pas de nation sans nationalisme : sans fétichisme de la nation. Comme tout fétichisme, le nationalisme consiste à autonomiser le produit par rapport au processus de production et à l’absolutiser. En l’occurrence, d’un produit de l’histoire et des luttes entre les humains, d’un artifice accidentel de l’histoire, le nationalisme va faire de la nation une substance éternelle, naturelle autant que surnaturelle, dont il sacralisera tous les éléments constitutifs (son territoire, sa ou ses langues officielles, ses usages, ses institutions, son histoire et ses héros), qu’il placera au-dessus de tout et de tous et dont la survie exigera à ses yeux, à l’occasion, jusqu’au sacrifice suprême des siens.

Mais ce même mode de pensée fétichiste, qui génère patriotisme et chauvinisme, engendre tout aussi bien la xénophobie, pouvant aller jusqu’au racisme, en transformant les autres nations et leurs représentants en des avatars de l’humanité d’une moindre valeur, voire en les excluant de l’ordre de l’humanité elle-même. Toute cette fantasmagorie nationaliste, xénophobe et raciste, dont le potentiel de criminalité s’est plus d’une fois actualisé dans l’histoire moderne et contemporaine, n’en contribue pas moins à autonomiser ainsi les rapports internationaux à l’égard des rapports de production.

De même peut-elle interférer dans les rapports de classes à l’intérieur des nations elles-mêmes, qu’elle complique en les brouillant par la construction de communautés imaginaires (pensons aux archétypes nationaux et raciaux) aux effets économiques et politiques bien réels cependant. Elle conduit notamment à stigmatiser et à discriminer les minorités allogènes pouvant exister au sein d’une nation donnée, plus particulièrement lorsqu’elles sont originaires de formations sociales qui, au cours du devenir-monde du capitalisme, ont été placées en situation de périphéries ou de semi périphéries du système capitaliste mondial -l’exemple typique en étant les formations colonisées. Eventuellement instrumentalisé à dessein par certaines formations politiques, le processus aboutit régulièrement à diviser les classes dominées, en affaiblissant leur potentiel de luttes.

Bihr, A. 2011. Considérations liminaires sur les rapports sociaux et leur articulation. In Raison présente, n° 178, Articuler les rapports sociaux, p. 29-31.